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Publié le 04.07.2022

La France, mauvaise élève de l’Europe en santé au travail

Auteur

Martin Richer est fondateur et dirigeant de Management & RSE

 un cabinet de conseil spécialisé dans l’intégration de la responsabilité sociétale et environnementale (RSE, dont la santé au travail fait partie) dans la stratégie des entreprises et leur management. Il est aussi membre du comité de rédaction de Metis et Directeur de l'Executive Master « Trajectoires Dirigeants » de Sciences Po.

L’open-source a du bon ! Eurostat a fait des efforts louables pour rendre plus facilement accessibles ses statistiques sur la santé au travail. Ces indicateurs harmonisés, sur un sujet qui a toujours manqué de données internationales comparables, permettent d’établir des constats qui remettent parfois en cause les idées reçues. Oui, la France est la mauvaise élève de l’Europe en matière de santé au travail.

Je suis frappé de constater dans mes discussions avec les chefs d’entreprise, les DRH, mais aussi avec les syndicalistes et les représentants des autorités publiques, que la santé au travail est fréquemment vue comme un domaine pour lequel la France et ses entreprises obtiennent de bonnes performances. Or, c’est exactement l’inverse qui apparaît au vu des chiffres. C’est la vertu des chiffres : à grand renforts d’enquêtes PISA, l’OCDE nous a permis de découvrir que notre système éducatif était bien loin de l’excellence européenne que nous lui prêtions ; Eurostat pourrait jouer ce rôle salutaire d’alerte sur la santé au travail.

Nous comparons ici la situation de la France avec la moyenne obtenue pour les 27 pays membres et celle des plus grandes économies de l’Union Européenne (UE) par le PIB (Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas, en ajoutant la Grande-Bretagne lorsque c’est possible) et deux pays nordiques (Suède et Danemark), qui ont la réputation d’être en avance sur la santé au travail. Dans tous les cas, les personnes interrogées sont les actifs (en emploi et précédemment en emploi dans les 12 mois) âgés de 15 à 64 ans.

Cette approche souffre évidemment d’une limite méthodologique : elle se base sur des données déclaratives et non sur des constats objectifs. Malheureusement, les constats objectifs ne sont pas disponibles dans ce domaine, du fait de l’hétérogénéité des pratiques de déclaration d’un pays à l’autre (ex : déclaration des accidents du travail). Ces données déclaratives présentent tout de même un bon caractère d’objectivité grâce à l’harmonisation des questionnaires (d’un pays à l’autre) et au caractère concret des questions posées.

En France, deux fois plus d’accidents du travail qu’en moyenne en Europe

Ce constat alarmant interpelle. Sur toute la période et pour les trois points d’observation (2007, 2013 et 2020), la fréquence des accidents du travail en France (définie par la proportion des actifs qui ont déclaré avoir eu un accident du travail dans les 12 mois précédant l’enquête) est très significativement supérieure à la moyenne européenne. Pour 2020, dernière année disponible, elle s’élève même au double (4,6% vs 2,3%). Le chiffre obtenu cette année-là est sans doute minoré (pour la France comme pour l’UE) par les confinements, qui ont rythmé l’activité à partir du mois de mars.

Parmi les pays étudiés, seule la Suède présente une situation plus dégradée. On pourrait penser que cette situation est due à sa structure productive très orientée vers l’industrie mais le cas de l’Allemagne (1,9%) et de l’Italie (1,5%), deux pays très industriels, qui réussissent à conserver un taux beaucoup plus bas que celui de la France, contredisent cette hypothèse.

Cet écart entre la France et la moyenne européenne est encore plus prononcé pour les femmes (qui certes, sont en moyenne moins exposées que les hommes) : 3,9% vs 1,8%.

On constate aussi, sans surprise, qu’un grand protecteur vis-à-vis des accidents du travail est le diplôme. Pour la France, le taux de fréquence en 2020 pour les personnes sans diplômes ou avec un diplôme inférieur à l’enseignement primaire, de l’enseignement primaire ou du premier cycle de l’enseignement secondaire s’établit à 5,6% (contre 3,0% en moyenne européenne). De façon surprenante, il est légèrement plus élevé, 6,1% (contre 2,7% en moyenne européenne) pour les diplômés du deuxième cycle de l’enseignement secondaire et de l’enseignement post-secondaire non-supérieur. Il se réduit à 2,8% (contre 1,5%) pour les diplômés de l’enseignement supérieur. Ces données mettent en perspective l’injustice des systèmes de retraite basés sur l’âge plutôt que sur la durée de cotisation, qui font peser la triple peine sur les travailleurs les moins qualifiés : ils devront travailler plus longtemps alors qu’ils ont été plus exposés à la pénibilité mais aussi au risque d’accidents du travail.

A tous les niveaux de qualification, le taux de fréquence des accidents du travail reste en France très supérieur à la moyenne européenne.

Un autre facteur protecteur est la nature du travail, approchée par le secteur d’activité. Le taux de fréquence pour 2020 est de 4,6% en France mais il est un peu plus bas dans les services :

  • Commerce, transport, hébergement et activités de restauration; information et communication : 4,8%
  • Activités financières et d’assurance, activités immobilières, activités spécialisées, scientifiques et techniques, activités de services administratifs et de soutien, administration publique, enseignement, santé humaine et action sociale, arts, spectacles et activités récréatives : 4,0%

C’est en revanche la construction qui présente le taux le plus élevé, avec 7,9%

On retrouve une hiérarchie semblable pour la moyenne européenne. Là encore, le taux de fréquence des accidents du travail reste en France très supérieur à la moyenne européenne, quel que soit le secteur d’activité.

Télétravail et santé : nouvelle fracture française

L’éloignement géographique vis-à-vis du lieu de travail est un autre facteur de protection. Ainsi, pour la France et pour 2020, la proportion des personnes déclarant un accident du travail n’est que de 1,8% parmi les personnes travaillant habituellement depuis leur domicile mais monte à 3,4% pour ceux qui y travaillent parfois et à 5,5% pour ceux qui ne travaillent jamais depuis leur domicile. Les travailleurs qui ne peuvent accéder au télétravail supportent donc un autre facteur d’inégalité, la plus grande exposition aux accidents du travail. En France, 5,5% d’entre eux ont déclaré un accident du travail en 2020, soit plus de 2 fois plus que les Allemands, les Espagnols, les Italiens ou les Néerlandais.

L’extension du travail à distance est donc un levier efficace de lutte contre les accidents au travail, notamment en s’intéressant aux activités qui sont jugées comme impropres au télétravail, mais qui peuvent le devenir avec des investissements ou des aménagements des postes.

Regardons donc d’abord l’évolution dans le temps. La proportion des actifs en France qui ne travaillent jamais à domicile reste située entre 79% et 81% sur toute la période 2012-2018 : la France n’était pas en avance et ne présentait aucune volonté de changement. Elle passe à 77% en 2019 (grèves de fin d’année) et surtout à 71% en 2020 (premier confinement), puis 66% en 2021 (politiques publiques en faveur du télétravail pour des raisons sanitaires). Ce sont donc des événements extérieurs qui ont provoqué le changement « à marche forcée ». Comme l’affirmait avec humour un dirigeant d’entreprise, « le coronavirus a été plus efficace que moi et mon comité de direction pour engager notre transformation digitale ».

On constate aussi que même avec la crise sanitaire et les confinements, le travail à domicile reste très minoritaire en France : pour 2021, les deux-tiers (66%) des actifs français n’ont réalisé aucun travail à domicile. Bien sûr, tous les postes ne sont pas « télétravaillables ». Le travail à domicile est plutôt plus développé en France qu’en moyenne européenne mais la France reste loin de la Hollande (économie très tertiarisée) mais aussi de la Suède (économie pourtant très industrielle) et du Danemark.

Une position favorable de la France sur la maîtrise des risques physiques

Commençons par la maladie qui s’est le plus répandue ces dernières années et qui représente désormais le premier facteur de coût professionnel pour l’Assurance maladie après le stress : les troubles musculo-squelettiques (TMS). Ils coûtent 1 à 2% du PIB selon François Daniellou, directeur du département d’ergonomie et directeur adjoint de l’Ecole doctorale Société, Santé, Décision de l’université Bordeaux-II.

La proportion des actifs déclarant des TMS en 2020 est de 4,4% en France, niveau significativement inférieur à la moyenne européenne (6,0%). Parmi les pays observés, les plus mal placés sont les Suédois, suivis des Allemands. La part de l’industrie dans le système productif de ces deux pays est un facteur important mais l’Italie, autre pays industriel, fait mieux que la France. C’est également le cas des Pays-Bas, du Danemark et de la Grande Bretagne, ce qui met en évidence des marges d’amélioration possibles pour notre pays.

Pour les troubles cardio-vasculaires liés au travail, la France fait mieux que la moyenne européenne et on observe une amélioration. La plupart des pays se situent « dans un mouchoir de poche ». La situation s’améliore également pour les troubles pulmonaires liés au travail et la France, qui était en retrait par rapport à la moyenne européenne, fait désormais jeu égal avec elle.

La France en retard sur la santé mentale

Les données d’Eurostat sont très utiles pour examiner la situation des travailleurs européens concernant leur exposition à des facteurs de risque pouvant nuire à leur bien-être mental. Le constat est radicalement opposé à celui que nous venons de dresser sur les risques physiques. En effet, la France apparaît en situation défavorable sur tous les indicateurs qui concernent la santé mentale.

Les risques psychosociaux (RPS) sont sous-tendus par des facteurs multiples, comme l’avait très bien montré le Collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, qui a retenu de la littérature scientifique six axes pour qualifier les facteurs RPS : l’intensité du travail et du temps de travail, les exigences émotionnelles, l’autonomie insuffisante, la mauvaise qualité des rapports sociaux au travail, les conflits de valeurs et l’insécurité de la situation de travail. Examinons les principaux facteurs qui peuvent être approchés par les indicateurs d’Eurostat.

Stress, dépression et anxiété

En France, la proportion des actifs qui déclarent des problèmes de stress, de dépression ou d’anxiété liés au travail est de 2,1% en 2020, soit un niveau plus élevé que la moyenne européenne (1,9%). Les pays d’Europe du Sud (Italie, Espagne) mais aussi la Grande-Bretagne ont mieux réussi à contenir ce risque psychosocial.

Intensité du travail

L’indicateur qui permet d’approcher l’intensité du travail est la proportion des actifs qui déclarent ressentir une pression des délais ou une surcharge de travail. Elle s’élève à 22% en France contre 19% en moyenne européenne. De façon très surprenante, la Suède (40%) apparaît en situation plus défavorable encore que la France. En revanche, l’Allemagne (14%), pays réputé pour la qualité et la performance de son industrie, est beaucoup mieux positionnée que la France. A mon sens, la qualité de l’organisation du travail n’est pas étrangère à ces résultats.

Harcèlement et brimades 

Dans ce domaine, la proportion des actifs qui se déclarent exposés est double en France par rapport à la moyenne européenne (1,8% contre 0,8%). Aucun autre pays observé ne se situe en position aussi défavorable…

Violence ou menace de violence 

Ici encore, la France présente des taux plus élevés que la moyenne européenne. Parmi les pays observés, seule la Suède présente une situation plus dégradée.

Manque de communication ou de coopération au sein de l’organisation 

Ici encore, la France présente des taux plus élevés que la moyenne européenne. Parmi les pays observés, seuls les Pays-Bas et la Suède sont moins bien positionnés.

Gestion de clients, patients, élèves, etc. difficiles 

Dans ce domaine, non seulement la France présente des taux plus élevés que la moyenne européenne mais elle détient le plus mauvais classement parmi les pays observés. Ceci confirme les difficultés des organisations du travail en France dans la prise en compte de la relation client.

Sentiment d’insécurité de l’emploi 

L’anxiété vis-à-vis de la pérennité de son emploi a été reconnue comme un facteur de risque psychosocial. Dans ce domaine, contrairement aux autres facteurs de risque préalablement analysés, les travailleurs français apparaissent moins exposés que la moyenne européenne. Ce constat contredit les idées reçues, qui présentent souvent la France comme l’enfer de la précarité en matière d’emploi. Il faudra observer si l’année 2020 présente une inflexion et si les résultats de la politique de l’emploi et de réduction du chômage initiée par François Hollande et poursuivie par Emmanuel Macron commencent à prendre corps. Seuls les Danois (vertus du modèle de Flexisécurité) et les Allemands font mieux que la France. Sans surprise, les pays d’Europe du Sud (Italie et Espagne), les plus gangrenés par le chômage, figurent parmi les plus mal notés.

Manque d’autonomie ou absence d’influence sur le rythme de travail ou les processus de travail 

Les ergonomes ont montré l’importance du pouvoir d’agir et des marges de manœuvre pour se protéger des RPS. Dans ce domaine, les travailleurs français apparaissent un peu moins exposés que la moyenne des européens, ce qui va à l’encontre de beaucoup de résultats mis en avant par Eurofound depuis de nombreuses années (voir « Autonomie au travail : la France a tout faux ! » https://management-rse.com/autonomie-travail-france-a-faux/). Cette donnée étant récoltée pour la première fois en 2020, il n’est pas possible de constater si cette année (du fait des confinements ?) apparaît comme une anomalie. Là aussi, il faudra observer les évolutions futures.

Conclusion : la France doit mieux faire

Il est possible que les écarts parfois surprenant observés entre pays-membres résultent pour une part d’une sensibilité différente d’un pays à l’autre vis-à-vis des risques liés au travail. Mais tout laisse penser que cette part est minime aux regards des facteurs objectifs que sont les systèmes nationaux de relations professionnelles.

L’amélioration des conditions de travail doit devenir un axe essentiel des politiques RH et RSE des entreprises françaises (voir : « Améliorer les conditions de travail pour une RSE opérationnelle »

https://management-rse.com/ameliorer-les-conditions-de-travail-pour-une-rse-operationnelle/). Les chiffres commentés ci-dessus montrent que cet enjeu n’est pas suffisamment pris en compte. Cela est d’autant plus dommageable que l’amélioration des conditions de travail est un intérêt partagé des différentes parties prenantes : les salariés et l’Etat bien sûr, mais aussi les entreprises (voir : « Santé et sécurité au travail : 3 bonnes raisons d’investir » http://management-rse.com/2014/11/17/sante-et-securite-au-travail-3-bonnes-raisons-dinvestir/ ).

Dans un article désormais ancien publié dans « Les Echos », il y a près de 10 ans (voir « Conditions de travail : la France doit mieux faire » ; http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/management/rh/221171616/conditions-travail-france-doit-mieux-faire ), j’attirais déjà l’attention sur l’impasse du déni en mobilisant les données européennes, plus parcellaires qu’aujourd’hui : « La position défavorable de la France et de ses entreprises n’est pas une fatalité : d’autres pays, proches de nous sur le plan culturel et économique, ont réussi à obtenir une amélioration des conditions de travail. Celle-ci doit devenir une priorité d’action pour les pouvoirs publics, les dirigeants d’entreprise et les organisations syndicales ». Force est de constater que nous en sommes toujours là !

NdA : je remercie Jean-Louis Dayan pour son aide précieuse dans la capture et l’interprétation des données.

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